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“La demande privée ne soutient plus l’économie française”




0,1%, c’est la croissance sur le premier trimestre atteinte par la France et… les États-Unis. Derrière cette égalité de chiffre se cachent de profondes différences. Entretien avec Alain Tourdjman, Directeur des Etudes économiques et de la Prospective à BPCE.

La France et les États-Unis enregistrent une piètre performance sur le premier trimestre…

La publication des comptes nationaux de la France et des Etats-Unis pour le premier trimestre 2014 montre que les deux pays enregistrent une piètre performance. Pourtant, l’analyse des facteurs contributifs à cette quasi- stagnation de l’activité met bien en évidence à la fois des modalités et des trajectoires de croissance qui divergent profondément. Quelques points me
semblent illustratifs de l’interprétation différente qu’il convient de donner à ce 0,1% de part et d’autre de l’Atlantique :

– la contribution des stocks : c’est la dimension la plus volatile et sans doute la moins représentative de l’activité réelle puisqu’elle correspond à une production non vendue. Sur le premier trimestre, la contribution des stocks à la croissance française est forte : sans elle, le PIB trimestriel aurait reculé de 0,6% ! A l’inverse, la contribution de l’effet stocks à la croissance américaine se révèle négative, ce qui rehausse la performance hors stocks des Etats-Unis.

– la contribution des agents économiques : celle-ci s’avère très significative. En France, la consommation privée baisse de presque 2% l’an sur le trimestre tandis que la consommation publique progresse dans les mêmes proportions. Aux Etats-Unis, la consommation privée gagne 3% tandis que la dépense publique poursuit son mouvement de baisse à -0,5% l’an. On observe ainsi un passage de relais entre la consommation publique et la consommation privée aux Etats-Unis alors que la demande privée, qui fut longtemps le principal moteur de la
croissance française, donne de réels signes de fragilité, et que la dépense publique n’a pas encore vraiment ralenti.

Pour quelles raisons la consommation privée est-elle si faible en France ?

La douceur de l’hiver a contribué à réduire les dépenses d’énergie et la hausse de la TVA a certainement conduit les ménages à anticiper certaines dépenses au quatrième trimestre 2013, contribuant ainsi à limiter leurs dépenses en début d’année 2014. Il reste que la consommation de produits manufacturés a reculé de 2,7% l’an au premier trimestre, en dépit d’un rebond de l’industrie automobile. L’année 2012 avait connu une baisse inédite de la consommation (-0,5%) et celle-ci n’a pas dépassé 0,2% en 2013. Ces évolutions soulèvent donc des interrogations quant à la capacité de la demande privée à demeurer le soutien de base à la croissance française. L’arbitrage entre la consommation et l’épargne semble se déformer. Dans un contexte pourtant favorable à une baisse du taux d’épargne : inflation faible, baisse du pouvoir d’achat par ménage en 2012 et 2013, on pourrait s’attendre à une baisse du taux d’épargne afin de préserver la consommation. Il n’en est rien puisque le taux d’épargne demeure élevé à plus de 15,1% du revenu disponible. Si l’explication réside dans une révision drastique des perspectives de long terme des ménages et pas seulement dans un sentiment conjoncturel de montée des risques, l’économie française pourrait ne pas atteindre les objectifs de croissance fixés par le gouvernement.

Quels facteurs soutiennent la consommation aux Etats-Unis ?

La situation américaine diverge en ce sens que la consommation privée y est soutenue par une baisse du taux d’épargne, déjà plus faible qu’en France : 3,8% net sur le premier trimestre, soit environ 7,8% brut. Cet écart révèle de profondes différences culturelles entre la France et les Etats-Unis, notamment en ce qui concerne la confiance dans le futur et dans la croissance du pays. En outre, le crédit, dont l’octroi s’est encore accéléré au premier trimestre, soutient fortement cette dynamique de la consommation aux Etats-Unis. La consommation de biens durables aux Etats-Unis progresse ainsi de 9% en tendance annuelle : un cycle de consommation est en cours.

Qu’en est-il des dépenses d’investissement des ménages et des entreprises ?

Les dépenses d’investissement des ménages (immobilier) et des entreprises affichent une baisse à la fois en France, -3,5% l’an, et aux Etats-Unis, -2,8% l’an. Ce chiffre surprend de la part des Etats-Unis où premièrement, les entreprises se portent bien avec des niveaux de profits historiquement élevés et où, deuxièmement, l’immobilier est en convalescence. Les rudes conditions climatiques hivernales constituent un début d’explication. Certainement la situation de l’immobilier n’est pas totalement apurée : distribution de crédit encore insuffisante, assainissement de la situation financière des ménages inachevé, etc. Néanmoins, dans les deux cas, la tendance à la hausse ne semble pas remise en cause : sur quatre trimestres, l’investissement logement (investissements en logements neufs et gros travaux de construction) a toujours une avance de 2,2%.

A l’inverse, la France s’enlise dans une tendance fortement baissière des dépenses d’investissement des ménages : -9,9% sur le trimestre et -6,8% par rapport au premier trimestre 2013. Là encore, l’économie française montre d’inquiétantes faiblesses.

En va-t-il de même pour les investissements productifs ?

L’investissement des entreprises baisse au premier trimestre de 2% l’an en France comme aux Etats-Unis sur le premier trimestre. Mais là encore, la tendance annuelle est plus favorable outre-Atlantique : 3% contre 0,9% en France. Cette tendance est représentative de l’écart entre les deux pays en matière de qualité des comptes des entreprisew : en France, les taux de marge et d’autofinancement demeurent historiquement faibles. Si la méthode de calcul du taux de marge a évolué récemment, celui-ci accuse une baisse de 30,5 à 29,8% entre 2012 et 2013. Enfin, si l’investissement des entreprises américaines a pu provoquer quelques inquiétudes sur le premier trimestre, l’indice ISM, représentatif de l’activité industrielle, demeure supérieur à 50 : 54,9 pour le secteur manufacturier et 55,2 pour le non manufacturier, ce qui traduit une tendance dynamique, à tout le moins en matière de débouchés.

L’état du commerce extérieur diffère-t-il lui aussi entre la France et les États-Unis ?

La contribution du commerce extérieur à la croissance s’avère négatif dans les deux pays. Néanmoins, les Etats-Unis, contrairement à la France, présentent une tendance annuelle à la hausse des exportations plus forte que la tendance annuelle à la hausse des importations. Le nouveau mix énergétique américain libère des marges de manoeuvre et permet à la balance courante de se redresser jusqu’à -2% du PIB. Et le mouvement est loin d’être achevé.

Au-delà de l’utilité pour la France de reconsidérer à moyen-long terme notre position de principe sur le gaz de schiste, les comptes du début d’année renforcent une interrogation latente depuis quelques trimestres : la France peut-elle assurer un retour à une croissance acceptable sur des bases équivalentes à celles des années antérieures. Ne faut-il pas envisager durant quelques années une contribution significativement inférieure de la consommation, ce qui supposerait d’aller encore plus loin dans les ajustements pour favoriser l’investissement et l’exportation via la restauration des marges et la compétitivité des entreprises. En tout état de cause, même l’objectif « raisonnable » de 1% de croissance fixé par le gouvernement pour 2014 sera difficile à atteindre et supposera un véritable rebond dès le deuxième trimestre, non seulement de la consommation, mais aussi et surtout de l’investissement.

Propos recueillis par Nadège Bénard

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