“Les Français sont les derniers enfants gâtés de l’Europe”

Le 19 septembre 2012

economie-monde

Sophie Pedder le chef du bureau parisien de l’hebdomadaire The Economist. Dans son dernier livre, intitulé Le déni français : les derniers enfants gâtés de l’Europe, elle fait un diagnostic du modèle social français et propose quelques pistes pour le réformer.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Sophie Pedder : En mars dernier, The Economist a fait sa une avec « La France dans le déni ». J’ai écrit ce livre suite à la réaction que cette couverture a suscité chez certains hommes politiques et dans les médias, qui ont répété en choeur que non, il n’y a aucun problème avec le modèle social français, que la crise n’est pas si grave et qu’il n’y a absolument aucun déni.

L’écho immense de cette couverture était pour moi la preuve que les Français savaient, au fond d’eux-mêmes, qu’elle était juste. J’ai donc voulu essayer d’apporter une contribution au débat pour faire avancer les choses.

La campagne présidentielle est derrière nous. Le gouvernement actuel est-il toujours dans le déni ?

Sophie Pedder : Jusqu’à la rentrée, le gouvernement semblait ne pas avoir pris conscience de la gravité de la crise. Depuis le discours de François Hollande de Châlons-en-Champagne et depuis son interview donnée à TF1, j’ai noté un changement de ton et de vocabulaire : il a mentionné une « réforme du marché du travail », et prononcé les mots « difficile », « douloureux », et « effort ». Ce vocabulaire rompt avec celui qu’il avait employé pendant sa campagne.

Alors, est-ce que c’est suffisant ? Ca, c’est une autre question mais, en tous cas, j’ai noté un changement de ton qui montre un début de prise de conscience des vrais problèmes.

En quoi les Français sont-ils « les derniers enfants gâtés de l’Europe » ?

Sophie Pedder : Par leur train de vie absolument merveilleux ! Je sais de quoi je parle, j’habite en France depuis neuf ans et j’ai pu bénéficier des services publics à la française. Mais depuis 30 ans les largesses de ce service public sont financés à crédit.

Evidemment, l’expression n’est pas à prendre au premier degré, mais elle touche l’idée que le train de vie du service public français n’a pas été financé ; les Français vivent au-dessus de leurs moyens.

Tous les autres pays d’Europe ont fait des efforts pour réformer leurs services publics, sauf la France qui, elle, n’a pas eu à faire d’effort. Quand on constate les efforts qu’ont dû faire les Suédois et les Allemands, il est évident que les Français n’ont pas encore eu à les faire.

Dans le dernier classement du Forum Economique Mondial des pays les plus compétitifs, la France arrive seulement 21e, en chute de 3 places par rapport à l’année dernière. Que vous inspire ce classement ?

Sophie Pedder : J’ai été moi-même frappée par ces chiffres. A la 4e place, on trouve la Suède, à la 5e les Pays-Bas, et à la 6e l’Allemagne. Ce ne sont donc pas seulement des pays émergents qui sont bien classés. Malheureusement ici, l’exception est française, c’est dramatique.

Le coût élevé du travail en France explique en grande partie ce classement. Dans mon livre, je mentionne une étude de deux entreprises concurrentes dans un même secteur industriel, une française et une allemande, ayant à peu près le même chiffre d’affaires et le même nombre d’employés. Pour un même chiffre d’affaires, l’entreprise française affiche une marge de 7%, contre 17% pour l’allemande.

En scrutant les comptes des deux sociétés, on se rend compte que l’entreprise française supporte un taux réel d’imposition de 48%, alors que pour sa concurrente allemande, il est de 26%.

L’écart est immense et dommageable pour l’économie française. En France, de nombreuses entreprises ne grandissent pas car elles n’ont pas les moyens d’embaucher plus de personnel.

D’autres éléments contribuent à la faible compétitivité, comme le manque de flexiblité du travail. « Flexibilité » est un mot tabou. François Hollande lui préfère le terme « souplesse ». Il faut surmonter cette guerre des mots ; ça n’aide personne de se cacher derrière des mots.

Le problème vient de CDI surprotégés qui découragent les entreprises d’embaucher. Résultat : 3 millions de chômeurs et une grande précarité chez les jeunes, qui enchaînent stages, CDD et missions d’interim.

C’est pour moi la preuve que ce système, qui était destiné à protéger les Français, ne les protègent pas en réalité. Les personnes sans emploi sont exclues du système.

L’affaire Bernard Arnault a suscité de vives réactions dans la presse. Je pense bien sûr au « Casse-toi, riche con ! » de la couverture de Libération. D’où vient la haine des Français vis-à-vis des riches ?

Sophie Pedder : Je n’utiliserais pas le mot « haine », je dirais plutôt qu’il existe une méfiance à l’égard de la richesse et, surtout, à l’égard de ceux qui l’étalent. C’est une spécificité bien française ; je ne vois pas d’autre exemple de pays où tant de belles entreprises sont méprisées par leur propre peuple.

Je ne pense pas qu’il y ait une seule raison à cette méfiance. On peut dire que cela vient du catholicisme, mais l’Irlande catholique n’affiche pas cette même méfiance à l’égard des riches. On l’explique aussi parfois par la forte influence des partis marxistes en France. C’est aussi le cas en Italie, qui pourtant ne partage pas avec la France cette méfiance.

La richesse prend plusieurs formes. Le rentier et l’entrepreneur n’ont rien à voir entre eux, mais ils se confondent dans l’imaginaire des Français. Cela donne une légitimité à certaines politiques dommageables pour l’économie. Je pense notamment à la tranche d’impôt sur le revenu à 75%.

Quoi qu’il en soit, cette méfiance des riches est dramatique pour le pays, car la France a particulièrement besoin de ses créateurs de richesse. Elle ne doit pas les stigmatiser.

Comment le gouvernement français pourrait-il diminuer ses dépenses sans remettre en cause le modèle social français ?

Sophie Pedder : La France est très performante dans certains domaines, comme la politique familiale. 100% des enfants de 3 ans sont scolarisés. C’est extraordinairement haut. C’est un atout pour la France, car cela permet aux femmes de travailler. C’est bon pour l’économie française. D’autres politiques, comme celle du retour à l’emploi, fonctionnent mal.

Il faut passer en revue toutes les dépenses publiques afin de vérifier que chaque euro est bien dépensé.

De quels atouts la France dispose-t-elle pour remonter la pente ?

Sophie Pedder : Je tiens à préciser que je n’ai pas écrit ce livre pour le seul plaisir de critiquer. Ce n’est pas un livre pessimiste, au contraire, la France a de nombreux atouts et j’ai voulu montrer comment d’autres pays ont résolu leurs crises par le passé.

De nombreux pays qui partagent les mêmes valeurs que la France, comme la Suède ou le Canada, ont su surmonter des crises semblables. Il y a 10 ans, l’Allemagne était « l’homme malade de l’Europe ». A l’époque, l’Allemagne relevait alors l’immense défi de sa réunification. Un défi différent de celui de la France, certes, mais les Allemands ont réussi à franchir ces obstacles.

La France déborde de créativité, d’idées innovantes, de savoir-faire, de savoir-vivre. Le tout, c’est de ne pas poser des obstacles à la création. Les jeunes Français ont beaucoup de créativité, ils sont très impliqués dans des secteurs innovants, comme les médias sociaux et l’internet. Les contraintes du système actuel ne doivent pas les empêcher de réaliser leurs projets.

Propos recueillis pour Cafedelabourse.com par Laurent Curau

Sophie-Pedder

Sophie Pedder

Chef du Bureau parisien - -

Sophie Pedder est depuis 2003 le chef du bureau parisien de l’hebdomadaire anglais The Economist.

Lauréate 2006 du prix David Watt de journalisme, intervient régulièrement dans les médias français.

Son dernier livre “Le déni français: les derniers enfants gâtés de l’Europe”, est paru en septembre 2012 aux éditions JC Lattès. Elle y dresse le diagnostic social et économique de la France et propose quelques pistes pour réformer le modèle français.

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