Pourquoi l’économie allemande est-elle si puissante ?

Pourquoi l’économie allemande est-elle si puissante ?




L’Allemagne, autrefois homme malade de l’Europe est devenu un modèle pour ses voisins. Lors de la crise de 2008-2009, le taux de chômage a moins augmenté que dans les autres pays développés. Un des rares AAA, l’Allemagne peut emprunter pour presque rien. L’économie allemande a certes bénéficié des réformes de Gerard Schröder, mais le modèle allemand a des racines bien plus profondes et anciennes.

Décryptage du modèle allemand

1990-2000 : l’Allemagne dans la torpeur

Il y 20 ans, le pays semblait souffrir d’arthrite sévère. L’euphorie de la réunification en 1990 s’est suivie de la plus grave récession depuis la seconde guerre mondiale. Quelque 500 000 emplois furent perdus. Les affaires souffraient d’un deutschemark surévalué, de la concurrence asiatique et des coûts colossaux de la réunification.

L’économie était devenue rigide et peu compétitive. Le président d’alors, Roman Herzog, avait parfaitement saisi l’esprit du temps quand il parlait en 1997 de « la perte de dynamisme économique, la torpeur de la société et une incroyable dépression mentale ». Les réformateurs réclamèrent la suppression de certains éléments du modèle allemand, comme l’apprentissage ou la négociation centralisée des salaires.

Cure de remise en forme

Au lieu de cela, l’économie a perdu du poids, et pris du muscle. Les entreprises allemandes ont délocalisé en Europe de l’est. La crainte de ces délocalisations a conduit les salariés allemands à faire des concessions : en échange d’une plus grande sécurité de l’emploi, les salariés allemands acceptent une plus grande flexibilité de leurs salaires et de leurs horaires. Dans les dix années qui suivirent, la part de l’industrie manufacturière dans l’économie augmenta, alors même qu’elle diminuait partout ailleurs.

Au début des années 2000, avec une croissance encore faiblarde et un taux de chômage à deux chiffres, le chancellier d’alors, Gerard Schröder, un social-démocrate, lança une deuxième cure de physiothérapie. Ses réformes du marché du travail réduisirent les allocations chômage et libéralisèrent le travail interimaire.

« J’espère que la France décidera de passer à la semaine de 35 heures à salaire constant. Ce sera très bon pour l’industrie allemande ».

– G. Schröder, à la sortie d’un entretien avec D. Strauss-Kahn en 1997.

Le plan « Agenda 2010 » de Schröder simplifie les procédures d’embauches, incite les entreprises à former leurs salariés et réforme le système de retraites. Il relève à 65 ans l’âge légal de départ à la retraite et réduit les allocations chômage.

Les lois Hartz

  • Le chômeur se voit obligé d’accepter un emploi, même si le salaire est inférieur à l’indemnité chômage
  • Création des « mini-jobs » à moins de 400€ / mois, avec exonération de charges
  • Facilitation de la création de « ich-AG », c’est-à-dire des entreprises individuelles
  • Limitation à un an du versement des allocations chômage pour les travailleurs âgés, et durcissement des conditions d’attribution
  • Fusion de l’agence pour l’emploi et du service d’allocations chômage
  • Fusion des allocations chômage de longue durée avec les aides sociales, pour 345€ / mois, qui remplace l’indemnité équivalente à 57% du dernier salaire.

Réforme du système de retraites

  • Augmentation du montant des cotisations
  • Age légal de départ à la retraite passe de 63 à 65 ans
  • Réduction des avantages fiscaux des retraités
  • Institution d’une retraite complémentaire par capitalisation
  • Sous Merkel en 2011 : l’âge légal de la retraite passe de 65 à 67 ans.

Réforme de l’assurance-maladie

  • Augmentation des cotisations de l’assurance-maladie
  • Baisse des prestations
  • Instauration d’une taxe fixe de 10€ par trimestre

Allègement des charges du travail + taxation de la consommation

Sous Merkel : augmentation de la TVA de 16% à 19%. Deux tieres des recettes supplémentaires sont destinées à réduire le déficit public. Le dernier tiers vient compenser une baisse des charges patronales et salariales.

L’assouplissement du droit du travail allemand engagé par Gerard Schröder puis poursuivi par Angela Merkel a contribué au renouveau de l’économie allemande, mais il n’explique pas tout. L’industrie du pays a de très anciennes racines.

Aux sources du modèle allemand

La mise en place du modèle allemand date d’une autre récession : une crise de 23 longues années qui débuta en 1873, deux ans après l’unification de l’Allemagne par Bismark. Cette crise engendre de nouvelles idées sur la façon dont le capital, le travail et l’Etat doivent coopérer.

Une loi de 1884 crée le système de double conseil d’administration, avec un conseil de gestion (le Vorstand) responsable devant un autre conseil, le conseil de supervision. Parmi les superviseurs, des banquiers, qui fournissent du « capital patient », et des scientifiques.

Le système de formation par l’apprentissage, établi dans les années 1880, fournissent aux nouveaux fabricants de produits chimiques et de machines de la main-d’oeuvre qualifiée. L’Etat-providence a été mis en place en partie pour subvenir à leurs besoins.

Cette « économie de marché co-ordonnée » a résisté aux guerres, aux dictatures, aux révolutions, et à la mondialisation. Il est fondé sur le principe que personne n’abusera de sa liberté pour tirer la couverture à lui.

Des racines locales

La confiance et la co-ordination sont des héritages nationaux, mais leurs racines sont locales. Avant Bismarck, les dirigeants de provinces, des palatinats et des principautés allemandes établissent des industries locales. En 1678, le Grand Electeur de Brandebourg accorde à Bielefeld le privilège de certifier la qualité du lin local, cimentant ainsi sa position centrale dans le commerce du textile. Plusieurs siècles plus tard, les premiers clients de Beckhoff fabriquent des machines pour l’industrie de l’ameublement née de l’activité de fabrication de caisses en bois qui s’est elle-même développée avec l’export de textile.

Et c’est la même histoire dans de nombreuses autres régions. Ces clusters d’activités ont contribué au succès actuel du pays. Sur 100 clusters choisis par l’Observatoire des Clusters Européens pour leur taille, leur degré de spécialisation et leur situation dans des « régions innovantes », 30 sont en Allemagne.

L’Allemagne s’est essayée à la production industrielle standardisée à l’Américaine après la Seconde guerre mondiale, ce qui explique en partie pourquoi elle a importé de la main-d’oeuvre peu qualifiée, de Turquie et d’ailleurs. Le chant des sirènes américaines se sont à nouveau fait entendre dans les années 1990-2000, pressant l’Allemagne de déréguler son économie et de passer à une économie de services. Quand la crise financière a fait taire ces appels, les Allemands pouvaient s’appuyer sur leur bon vieux modèle consensuel.

Le système éducatif dual : théorie et apprentissage

Environ la moitié des lycéens allemands optent pour une double formation dans un de 344 métiers, de tanneur à dentiste. De nombreux cursus sont établis par les syndicats et les fédérations d’employeurs. L’état et les administrations locales fournissent les écoles dans lesquelles les apprentis apprennent la théorie. Les chambres de commerce et d’industrie gèrent les examens. Quand on demande à un adulte Allemand pourquoi le taux de chômage est si faible parmi les jeunes (8,2% contre 50,5% en Espagne), il cite immanquablement ce système éducatif dual.

Les entreprises du Mittlestand

Le Mittelstand compte plus de 10 000  entreprises de 250 à 5000 employés. Les entreprises du Mittelstand sont généralement des entreprises familiales, non-cotées. Elles réalisent 40% des exportations allemandes, en s’appuyant sur l’innovation, une vision à long terme et une forte spécialisation.

De nombreuses entreprises du Mittelstand occupent des niches si étroites  qu’elles attirent peu de concurrents. Et de plus en plus, ces niches sont défendues par une offre de services (entretien, assistance technique).

Voici quelques exemples d’entreprises du Mittlestand :

  • Beckhoff Automation (systèmes d’automatisation)
  • Miele (électro-ménager)
  • Haribo (bonbons)
  • Kärcher (produits de nettoyage)
  • Playmobil (jouets)
  • Faber-Castell (fournitures de bureau)

Le cas de Beckhoff et Miele

Dans un coin buccolique de Wesphalie, Beckhoff Automation fabrique des produits d’automatisation et de contrôle. Ce sont les gadgets fabriqués par Beckoff qui contrôle l’éclairage et la ventilation de la BCE, ou qui lève le rideau de la Scala de Milan. D’autres font dancer les fontaines de Las Vegas. Leurs ventes ont augmenté de 34% à 465m€ l’année dernière et vise 2mds€ en 2020. Beckhoff exporte la moitié de sa production, bien que la majeure partie de la fabrication se fasse en Allemagne, avec ses règles et ses hauts salaires.

Hans Beckhoff, patron de l’entreprise qui porte son nom, est très conservateur. Prenez la dette par exemple. Il est tout simplement contre. L’entreprise est financée par lui-même et ses trois frères et soeurs, qui sont aussi les seuls actionnaires.

C’est la même histoire chez Miele, vénérable entreprise de 113 ans. Ce fabricant de produits électro-ménagers enregistre un chiffre d’affaires annuel de 3mds€.

Laurent Curau

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