De tous les lauréats du prix de la Banque de Suède en Sciences Économiques, James Tobin occupera dans la mémoire commune une place qu’il eût sûrement préféré lui-même mieux en rapport avec ses recherches. Mal comprise, la taxe éponyme dont il préconisa d’assujettir les mouvements de capitaux, ce serpent de mer de la régulation financière, fit en effet davantage pour sa réputation que ses travaux théoriques, quels qu’en fussent les mérites. Économiste libéral, c’est-à-dire démocrate de gauche au sens américain du terme, fervent disciple de Keynes dont il défendit les thèses contre le monétarisme de Milton Friedman, ce professeur de Yale, conseiller du président Kennedy, proposa en 1972 de jeter un peu de sable dans les rouages bien graissés des marchés de devises, afin de limiter la volatilité des changes après que Richard Nixon eut rompu la parité dollar-or. Il suggéra de consacrer les capitaux dégrippés à l’aide aux pays en voie de développement : les altermondialistes s’emparèrent bientôt de l’affaire, firent de la taxe un cheval de bataille et de James Tobin un porte-drapeau, à son corps défendant.
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La fin des accords de Bretton Woods en 1971, qui consacra une monnaie de papier “as good as gold”, le dollar, donna du grain à moudre aux cambistes et de l’entrain aux financiers : affranchi de sa tutelle métallique, sans autre frein que son nominalisme impérial, le billet vert libéra d’un coup l’hédonisme vibrionnant des Marchés chargés d’équarrir le flottement des changes autour des politiques monétaires des États. James Tobin, flairant l’instabilité dangereuse d’un système privé d’étalon, ouvert à tous les vents, recommanda une taxation des transactions, entre 0,1% à 0,5% selon les formules, pour arraisonner la frénésie court-termiste et favoriser l’expression des fondamentaux économiques. C’est égal, ce qui valait naguère vaut encore, pour la monnaie comme pour le reste : sans corseter les usages, tout actif marchandisé est difficile à débarrasser du relent spéculatif. En freinant par la taxe la mobilité des capitaux, l’économiste souhaitait aussi redonner des latitudes aux autorités monétaires nationales, pour lesquelles la stabilité des devises nécessitait quelque alignement. Et puisqu’il en résulterait des revenus, autant qu’on en pourvût les pays en développement ! Ce projet suscita un silence poli : on l’exhumera tout aussi poliment à chaque hoquet des Marchés des changes, pour l’oublier sitôt le souffle retrouvé, notamment en 1992 quand George Soros joua la dévaluation de la livre sterling.
Les dernières décennies ne furent guère celles de la contrainte. Partout l’ardeur dérégulatrice prospéra sous la houlette des nouveaux maîtres à penser de l’ultralibéralisme. Haro donc sur quiconque prétendait promouvoir un prélèvement qui s’opposerait à ce que le Marché concourût au bien commun. La spéculation elle-même, pour qui l’on avait beaucoup pendu jadis, fut ainsi réhabilitée par Milton Friedman en personne, pape de ces temps et primat nobélisé de l’Ecole de Chicago, qui vit en elle la messagère virginale d’un interventionnisme étatique toujours mal avisé, empêcheur de tourner en rond et principal responsable du délire des Marchés. La taxe était mal partie ! D’autres raisonnements techniques furent avancés pour se hâter de ne rien faire : comment différencier par exemple le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire l’ordinaire de la spéculation, sans effilocher la dynamique régulatrice ? Comment ne pas briser la liquidité des échanges et maintenir le rendement d’une telle taxe sans ruiner les opérations d’arbitrage qui prédominent sur ces Marchés ? On fit aussi grand cas du génie financier, toujours capable de contournement des traverses qu’on lui oppose. Bah, en 2000, le Parlement européen rapporta que « la faisabilité de la taxe Tobin dépend en fait moins de facteurs techniques que des développements politiques au niveau international ». Et fit l’euro qui n’était pas matière moins compliquée.

La crise bancaire ambiante, purulente, ne manqua pas de remettre la vieille taxe sur le devant de la scène. D’aucuns s’émurent que le contribuable fût encore quêté pour solder l’impécuniosité d’un système apoplectique, las pour finir que la survie de la multitude impliquât toujours celle de ses naufrageurs sans que ceux-ci n’aient jamais de comptes à rendre ni à donner. Des milliards, additionnés par centaines, parfois par milliers, en quelque unité de compte qu’on les soupèse, qui perfusent un système financier centré sur lui-même, sont ainsi détournés de l’économie réelle pour servir un jour la camarilla financière, et le lendemain éviter sa chute. En France, Bernard Kouchner relança l’idée de James Tobin dans sa forme originale : une taxe de 0,005% sur chaque transaction monétaire pour financer des projets de développement dans les pays pauvres, susceptible de rapporter entre 30 et 60 milliards de dollars. Rien de plus, car au-delà eût commencé le socialisme ! C’était pourtant assez pour encourir la raillerie de Christine Lagarde, la haute main sur des finances publiques déliquescentes, qui moqua « la boîte à idées finances » de son collègue. La même ministre se souvint moins de l’augmentation de 1,1% de la fiscalité sur l’épargne, qui porta à 49,42% les prélèvements obligatoires sur la richesse nationale. La stratégie du déluge convient toujours aux gouvernants de passage.
Une autre offensive vint d’Autriche, dont l’Ecole de pensée fit jaillir nombre d’économistes, tel Friedrich Hayek, qui inspirèrent le renouveau classique. Un certain Stephan Schulmeister de l’Institut de recherche économique local (WIFO), à contresens de ces devanciers, donna en avril 2008 un nouvel élan à la taxe Tobin, semble-t-il mieux entendu des autorités, du Bundestag à la Commission de Bruxelles en passant par la Banque centrale européenne et l’OCDE. Après avoir noté la domination exponentielle de la finance sur l’économie, le chercheur fit remarquer que « l’hyperliquidité alliée à la croissance extrême des transactions à court terme est devenue le principal instrument de déstabilisation des Marchés ». Et de suggérer une dîme universelle sur l’ensemble des flux financiers, plus faible – de 0,01% à 0,1% – mais plus étendue que la base Tobin, qui aurait produit entre 0,59% et 1,52% du PIB mondial, soit entre 376 et 969 milliards d’euros pour l’année 2008. S’appuyant sur les leçons de la titrisation, réfutant le bréviaire des fidèles de l’équilibre général et du laisser-fairisme mais sans nier l’impact sur la fluidité des échanges, Stephan Schulmeister sut surfer sur la seule vague susceptible de faire bouger les lignes : le réel au pied du mur. Car seule une stratégie du choc saura arraisonner la finance et rediriger les capitaux vers leur utilité première : l’économie au service des hommes, et non l’inverse.
Les sommes pharaoniques vouées aux plans de relance laissent à supposer des lendemains qui déchantent. L’hypertrophie monétaire, qui encre les rotatives des planches à billets, est pour le moins lourde de menaces, porteuse d’une inflation galopante à laquelle les États sauront mal résister pour rembourser leurs dettes faramineuses. Voilà qui justifierait assez que l’on jetât enfin quelques grains de sable dans les rouages du Marché, afin que l’espèce, moins bringuebalée, reconquît les moyens de maîtriser son futur.
Marc Aragon



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