Les infrastructures sont les fondements sur lesquels s’appuie une économie pour se développer. C’est donc un secteur stratégique. Et les économies en développement sont géantes, représentant les deux tiers de la population mondiale.
Des connexions insoupçonnées
Le pétrole est cher. Les hurlements se font entendre aux quatre coins de la planète, des particuliers aux professionnels de la pêche, de la route, etc. Enfin pas tout à fait. Les pays producteurs ne se plaignent pas, pire, ils refusent d’augmenter la production, ce qui ferait baisser les cours.
Et ils n’ont pas intérêt : les six états producteurs du Golfe ont des projets d’infrastructures d’une valeur de deux mille milliards de dollars (le double du cumul de leur produit national !). Rien qu’au Koweït, le projet d’une nouvelle ville est chiffré à 77 milliards. Y a-t-il un meilleur moyen de dépenser les pétrodollars affluant du reste du monde que de se doter de telles infrastructures ? D’autant que cela ne durera peut-être pas toujours.
En Russie aussi
Le Financial Times rapporte que le gouvernement russe soutient un plan visant à investir 1 000 milliards de dollars, soit environ la taille de son PIB, pour moderniser son infrastructure au cours des dix prochaines années. La majeure partie de cet investissement proviendrait de sources privées, un changement majeur par rapport au temps de l’URSS.
La Russie a suivi la tendance des autres pays émergents en établissant son propre “fonds souverain”. Les bénéfices des exportations que le gouvernement russe avait mis à l’abri dans des bons du Trésor US commenceront à couler dans des projets d’infrastructures et de ressources naturelles, avec des rendements de long terme plus élevés. D’une manière ou d’une autre, je suis prêt à parier qu’une partie de cet argent finira par s‘échouer dans les caisses de Gazprom, le monopole du gaz naturel contrôlé par l’Etat.
L’Asie à l’aise
Parler du boom de l’Asie est un lieu commun. Je vais donc directement à ce qui m’intéresse aujourd’hui. La population augmente, les villes grossissent, se développent. Les sociétés du secteur des infrastructures sont les premières à tirer profit de cette urbanisation galopante.
Quand des gratte-ciel se construisent, les firmes produisant du ciment, de l’acier et des métaux, se frottent les mains. Bien sûr, cela entraîne des besoins supplémentaires en puissance électrique distribuée, en alimentation en eau, en traitement des déchets et des eaux usées. Tout de suite après, des infrastructures de communication et de transport doivent aussi être disponibles. Et si on continue la chaîne des besoins, il faut des commerces pour les occupants de ces nouveaux buildings, habitants ou employés, dont l‘élévation du niveau de vie réclame l’accès à des services financiers.
La Chine va augmenter ses capacités de production électrique à un niveau tel qu’en 2015, elle aura une production équivalente à celle de l’Europe. Nouvelles centrales au charbon plus “propres”, éolien, solaire, nucléaire… les projets sont innombrables. Le trafic aérien chinois va croître de plus de 8% par an d’ici 2026, et le fret de 10% chaque année. Pour faire face, le gouvernement a planifié la construction de 60 nouveaux aéroports d’ici 2010, ce qui représente un investissement de 17,7 milliards de dollars.
L’Inde devra investir 1 000 milliards d’euros en dix ans pour ses infrastructures. “Le manque flagrant d’infrastructures est considéré comme le talon d’Achille de l’Inde et cela lui coûte chaque année au 3% à 4% de son produit intérieur brut”, estime la Banque asiatique d’investissement (BAD).
La croissance indienne ne pourra se poursuivre qu’avec des investissements colossaux dans les infrastructures : électricité, routes, ports et aéroports. Le pays devra ainsi y consacrer 10,5% à 12% de son PIB. Les enjeux sont tels que les financements publics n’y suffiront pas. La BAD vient de prêter 500 millions de dollars afin de promouvoir son partenariat public-privé dans ce domaine. Les fonds seront versés à India Infrastructure Finance, un organisme qui appartient à l’Etat, sur une période de quatre ans et qui servira à lever des investissements du secteur privé à hauteur de 3,5 milliards de dollars.
Je rappelle que la demande est forte dans les pays émergents pour des raisons évidentes : un déficit d’infrastructures, l’arrivée de ressources financières considérables grâce à l’exportation de matières premières et/ou de produits industriels. Avec ce nouveau levier, ces pays peuvent enfin réaliser les investissements indispensables à leur développement.
C’est vrai en particulier pour les pays du Moyen-Orient qui veulent absolument échapper à l’image réductrice d’exportateur des produits énergétiques, ce qui d’ailleurs n’est pas dénué d’arrière-pensées à long terme, car ils anticipent un déclin de leur exploitation pétrolière.
Mais la demande est également forte dans les pays développés, car les infrastructures atteignent leur obsolescence, ou du moins, ont un besoin impératif de rajeunissement, datant souvent des années cinquante ou même du début du 20ème siècle, ce qui est incompatible avec la demande de qualité de vie des populations et avec les nécessités de la compétitivité.
Assurance tous risques
Les fonds de pension ont bien compris l’intérêt d’investir dans les infrastructures : c’est une exposition de long terme qui engendre une visibilité financière idéale sur la croissance des bénéfices des opérateurs, avec des rendements assez stables, sans risques prévisibles. Est-ce pour autant prendre une assurance tous risques en bourse ? Bien entendu, ce n’est pas le cas, ce serait trop beau.
La recherche que j’ai effectuée pour vous sur ce thème laisse toutefois apparaître qu’il n’y a pas à proprement parler une classe d’actifs “infrastructures”. En réalité, les vecteurs d’investissement dans ce domaine sont des sociétés industrielles ou des utilities. Ce qui implique l’inconvénient de présenter une exposition à d’autres secteurs. Le cas typique est celui des cimentiers, impliqués dans la construction des ponts, des ouvrages publics, mais aussi dans le logement et l’immobilier, ce qui est pénalisant actuellement.
Tout investissement n’est pas dénué de risque. Il y a toujours un risque de ralentissement de la demande, comme en ce moment avec le ralentissement de la croissance de l‘économie mondiale. J’ai dit “ralentissement de la demande, ralentissement de la croissance”, je n’ai pas dit “arrêt, baisse de la demande”. Tout simplement parce que c’est impossible pour les infrastructures, sauf à revenir en arrière dans le temps, vers des situations des siècles antérieurs. Et toute l’histoire économique le démontre, nous vivons des cycles, ou des phases si vous préférez, enchaînant ralentissement et accélération. N’oubliez pas que les infrastructures sont un thème permanent : entretien, réparation, amélioration, nouveaux besoins, la croissance ininterrompue de la population mondiale conduit à des phénomènes d’usure comme de renouvellement des infrastructures.
Ne soyez donc pas surpris ni déçu si les titres qualifiés “infrastructures” subissent un déclin dans un marché baissier. Lorsque le marché se sera stabilisé, c’est là que vous verrez tout le bénéfice que vous pourrez tirer de ces investissements.
Construire, toujours construire
Spécifiquement, parlons des grands chantiers : construction d’immeubles d’habitation ou de bureaux, routes et autoroutes, barrages, etc. Les entreprises hexagonales se défendent plutôt bien dans ce secteur.
Nous n’avons que l’embarras du choix, car les entreprises françaises sont présentes aux premières places dans les grands chantiers du monde : Vinci construira le plus grand pont du monde entre Bahreïn et le Qatar, le même Vinci est en charge d’un immense barrage sur le Nil, Bouygues jette un pont en Corée du Sud sur la baie de Masan, tout en étant présélectionné pour l‘élargissement du canal de Panama, Suez va construire et exploiter un gigantesque barrage et une centrale hydroélectrique au Brésil, etc.
Les héros sont fatigués
Seulement les bourses s’effondrent. Au sein de la cote, les plus belles entreprises comme Vinci, Lafarge, St Gobain, en France, piquent du nez de manière incroyable. L’explication avancée tient à la remontée des taux d’intérêt, pénalisante pour ces sociétés dont l’endettement est endémique, soit parce qu’il est lié au métier qui demande de lourds investissements, soit pour financer des acquisitions, gage de parts de marché supérieures.
Une autre explication serait que la croissance mondiale va s’essouffler, que celle des pays émergents, dont les fameux BRIC, va ralentir, et par conséquent les carnets de commandes vont se vider. Si la première explication peut faire sens, la seconde me paraît assez théorique : oui, la croissance de la Chine va baisser de 11,7 à 10% peut-être. Mais 10% c’est colossal ! Même chose pour l’Inde, et idem pour la croissance mondiale qui passerait à 4,8%.
Reste l’inflation, due en grande partie au pétrole cher, lui-même lié à la baisse inéluctable du dollar, cette dernière érodant mécaniquement les marges à l’export. Les marchés ont toujours raison, dit-on. En l’occurrence, je ne le crois pas. Mais ils reflètent un état d’esprit des intervenants qui, actuellement, font preuve du pessimisme le plus sombre, et ont peur de tout.
Le boom du siècle à portée de main
Le monde est au début d’un boom extraordinaire des infrastructures, évalué à plus de 40 milliards de milliards de dollars, qui seront investis sur plusieurs décennies. Les entreprises qui vont en bénéficier sont celles qui apportent du savoir-faire en construction, en ingénierie, en transport, en financement, ainsi que celles qui fournissent des produits de base comme l’acier, le ciment, les équipements lourds et matériaux de construction.
Dès à présent, les dépenses en infrastructures dans les pays émergents sont supérieures à celles de l’Europe et des États-Unis pris ensembles Je ne saurais trop vous recommander de participer à cette fantastique épopée des infrastructures, et même si aujourd’hui tout paraît sombre, n’ayez aucun doute : demain le soleil se lèvera, ce qui a baissé montera.
Avez-vous observé la marche d’un pendule, ou vous souvenez-vous de vos cours de base de physique sur le pendule ? Le pendule est têtu : quand il a atteint sa position extrême d’un côté, il repart immanquablement dans l’autre sens. Jusqu‘à un excès inverse. Et il repart vers le précédent. Nous arrivons à un point d’excès extrême. Le pendule va repartir dans l’autre sens.
Jean-Claude Périvier
Pour la Chronique Agora
© Les Publications Agora France, 2002-2008
————————————————————————————
Nota bene : reproduction partielle ou totale de la présente Chronique STRICTEMENT INTERDITE sans accord écrit de la société éditrice.



0 commentaire