
Voici revenu le temps de l’éthique, celui de la transparence et de la vérité qui commandent toute la noblesse de l’action humaine. Quelques préceptes moraux de cette nature, que l’on avait mis sous le tapis en ces années d’euphorie boursière, refont ainsi surface à l’heure des mécomptes. La débâcle financière, doublée d’une apoplexie bancaire, triplée d’une crise économique, réveille subitement en nos consciences cet obsédant désir de moralisation des affaires, et nous percevons ce dessein comme un viatique obligé à la sortie de crise. Las, ce temps sera petitement compté.
Car rien n’est plus urgent pour les succubes du capitalisme financier que de reprendre la main sur ces milliards évaporés, restitués à grands frais par les Etats, pour réamorcer le Marché, protecteur du clan et grand ordonnateur du bien social. Rien n’est donc davantage plus obsessionnel que de ne toucher à rien. On se contentera de donner le change, de faire la claque, et de laisser accroire que les seuls commandements de la vertu sauveront le système.
L’Histoire de la finance est pavée de bonnes intentions, conçues dans la tourmente, oubliées ou défaites aux temps de la prospérité revenue. Le Glass-Steagall Banking Act, instauré en 1933 pour redresser et moraliser un système bancaire américain très éprouvé par le Grand Krach, fut laminé par la dérégulation triomphante de la Reaganomics ; les banques s’en donnèrent à coeur joie : Citigroup, l’une des premières sociétés de services financiers au monde, ne se le fit pas dire, qui devint récemment tête de liste des banques de dépôts américaines après le rachat de Wachovia. Le nouveau paradigme devint que seules les grandes banques universelles auraient désormais les moyens de se développer : Henry Steagall, promoteur de la loi éponyme, se retourna dans sa tombe. Et Citigroup dévissa de quelque 90% en dix huit mois !
Est-il besoin de rappeler que la banque, en compagnie de quelques autres fleurons de la finance américaine comme Lehman Brothers, récemment disparue, Merrill Lynch et Morgan Stanley, rachetées, dominait le marché de la titrisation, réputé, à la lumière des faits, comme un modèle d’opacité ? Ainsi mélangea-t-on toutes choses ensemble pour arraisonner le client, de conseils pipés en actifs toxiques mâtinés de subprime, sur l’air des canons enchantés de la rentabilité moderne : 15%, à tout prix ! L’épisode haussier stérilise toujours la raison. Et la vertue surtout.
Mi-1998, la crise asiatique dégrisa l’exubérance irrationnelle qui étreignait les Marchés depuis qu’Alan Greenspan avait débâché les hélicoptères de la Réserve Fédérale. En 1999, les Bourses s’enflammèrent à nouveau : la net économie tonnait, prometteuse de lendemains qui chantent, sans usines et nez au vent. Les rabatteurs financiers, qui ne traitent jamais par l’indifférence les embardées de cours, rivalisèrent de slogans ravageurs pour rameuter le ban. La Poste, généralement peu suspecte d’inclinaison spéculative, se mit au diapason de l’époque, claironnant un « Donnez un nouveau souffle à votre épargne », ou bien « Restez gagnant même si le CAC baisse ». Bénéfic, l’un de ses fonds à promesse, fit florès, qui recueillit près de 300 000 souscriptions. Hélas, mal luné, le CAC chancela comme une startup quand s’effondra le château de cartes des héroïnes survitaminées de ce temps : la garantie en capital du fonds, confusément délimitée, partit avec l’eau du bain, vaporisant plus du tiers des économies de ses preneurs ! D’autres kleptocrates furent poursuivis, comme la Caisse d’Epargne avec son Ecureuil Europe 2003, Carrefour avec son Millénium, la Mondiale aussi. Quelques procès en transparence furent retentissants. En 2004, la directive européenne MIF scella ce savant jeu de fumée : le génie financier n’attendit pas son application, en novembre 2007, pour frapper encore.
Chaque crise charrie ses déblais, dissipant ici et là nombre de victimes trop zélées, plus ou moins fameuses, plus ou moins conquises, pour ne rien dire du tout-venant qui fait le gros des troupes. Généralement, les promesses de la haute finance, la mine un rien affectée, ne tardent pas à suivre. Et au menu de nos maîtres queux, la transparence financière occupe une place de choix, la première. Eternel refrain, aussitôt chanté, aussitôt oublié, voici la vertu des affaires : l’a-t-on oublié que la Banque de France nous en ressert en 1998 quelques couplets incantatoires : « La qualité de l’information financière est un élément fondamental de l’efficience des marchés, de la solidité des systèmes financiers et du renom et de la compétitivité des places boursières ». N’a-t-elle pas franchi l’océan que les sénateurs Paul Sarbanes et Mike Oxley s’en emparent, en 2002, pour dissuader les émules d’Enron et de Worldcom.
Mais rien ne va : le krach financier, parti du Nouveau Monde, exige plus. Quelques intellectuels tricolores priés d’opiner à ce sujet, dont Michel Prada, président de l’AMF, Xavier Musca, directeur du Trésor, résument leur ambition, dans un « Rapport moral de l’argent dans le monde » paru mi-2008, à … améliorer la transparence ! Le coordinateur dudit rapport, Antoine Mérieux, en rajoute : « La transparence n’est pas la seule solution. La finance est aussi affaire d’éthique ».
Et toc !
Les Torquemada de la finance ont de qui tenir. Car la transparence est la fille aînée des théories nobélisées visant à accréditer le Marché, c’est-à-dire le libéralisme, comme ultime optimisation d’une économie idéale. Les anticipations rationnelles, qui relèvent du rêve, sur lesquelles chacun concevrait ses décisions, nécessitent un univers supraconducteur, où l’information circule à grande vitesse et sans résistance. L’efficience des Marchés, qui suppose ce qui précède, parachève le tout.
Ainsi les jugements individuels, noyés sous des jets continus de données, sont-ils censés être parfaitement conformés : nul ne saurait déraisonner ! On est alors à se demander pourquoi tous ces « abrutis rationnels » auront conduit à coup sûr aux désastres financiers que l’on sait ! Ne serait-ce donc pas que l’on aura empêché le Marché de délivrer son onction suprême ? Il faut accroître la transparence ! Sans doute. En fait, le délire efficient des idéologues du Marché, qui préconisent une information quasi-quantique, boulimique, garante d’une rationalité prodigieuse, raccourcit l’horizon temporel des opérateurs.
Tandis que les entrepreneurs sont à se projeter sur plusieurs années, l’investisseur est hanté par l’extrême présent, sous le feu de signaux, parfois contradictoires, qui lui parviennent de toutes parts. Cette instantanéité dit l’incomparable fossé qui sépare l’économie réelle de l’économie financière.
Les hommes d’argent ne sont jamais à renoncer ; jusqu’au-boutistes, rétifs à toute réglementation qui viendrait gâter leur commerce, ils se nourrissent de l’emballement spéculatif, seconde nature des Marchés, dans la plus pure tradition de l’enrichissement sans cause et du lucre. Cette folie est collective. Quelques vœux pieux, chantés en chœur, ne changeront rien à l’affaire. La transparence permettra bien d’attendre la prochaine sortie de route. « Enrichissez les soldats et moquez-vous du reste ! ». (Septime Sévère).
Marc Aragon
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