Nous vous avons récemment parlé des stocks de métaux, dont la hausse signale un surplus. Précisément des stocks commerciaux privés qui s’accumulent dans les entrepôts des grandes places de marchés (Londres, New York, Shanghai). Mais voilà, depuis fin 2008, des pays d’Asie comme la Chine se sont lancés dans la constitution de stocks de métaux sur fonds publics. Serait-ce le grand retour des “stocks stratégiques” balayés par la libéralisation du commerce mondial ? En tout cas, la Chine est résolument passée à l’achat sur les métaux.
Histoires tordues de stocks chinois
Le coup d’envoi date de début octobre : le très opaque Bureau des réserves d’Etat (BRE) de Chine, détenteur d’un stock de cuivre estimé à 1,15 million de tonnes (Mt), “pourrait avoir l’intention d’augmenter son stock au-delà de 2 Mt d’ici deux ans”,écrivait alors la banque canadienne Scotia.
Rappelons que fin 2005, un courtier du BRE, Liu Qibing, avait fait perdre à son employeur de 200 millions à un milliard de dollars par des “positions directionnelles” baissières malheureuses sur 150 000 à 200 000 t de cuivre. Depuis, Liu s’est évaporé – l’y aurait-on aidé ? –, et le BRE s’est fait des plus discrets. Serait-il de retour ?
La province chinoise du Yunnan jette un méga pavé dans la mare !
Si cette annonce n’a pas été confirmée, elle a été suivie de beaucoup d’autres. Jugez-en plutôt. Le 1er décembre, la province chinoise du Yunnan a fait sensation en annonçant la constitution d’un stock métallique allant jusqu’à un million de tonnes, selon l’agence (officielle) Xinhua.
Dans un premier temps, il compterait 2 000 t de cuivre, 180 000 t d’aluminium (0,5% de la production mondiale 2007, selon l’USGS), 236 000 t de zinc (2,25%), 104 000 t de plomb (3%) et 30 000 t d’étain (diantre : 10% de la production mondiale de 2007, et deux fois celle de la Chine !).
Stocks stratégiques ou subventions ?
Mais gare aux détails, dans lequel le diable aime paraît-il à se nicher. D’abord, ce stock, dont la durée de vie serait limitée à 2009, sera constitué auprès de fondeurs et d’affineurs de métaux chinois, qui en conserveront tout ou partie chez eux. Ce qui est moins sûr, c’est sa nature : minerai et/ou demi-produits ? Et quid du financement ?
Selon les informations les plus précises (notamment de Bloomberg, du 30 décembre 2008, sous la plume de Li Xiaowei), il ne s’agirait pas d’un stock public. En fait, le Yunnan intercéderait auprès des banques pour qu’elles accordent aux industriels des prêts gagés sur leur stock de produits métalliques, que l’on peut supposer conséquents. Ensuite, la province bonifierait les taux d’intérêt en question. Il s’agirait donc de subventions aux métallurgistes afin de leur permettre de dégager du cash.
Tas de sucre, d’indium, d’aluminium, voire de fer
Le 2 décembre, Guo Shengkun, secrétaire du PC pour la province de Guangxi, déclarait à Xinhua que “des gouvernements régionaux ont commencé à accumuler des stocks de sucre afin d’en maintenir le cours entre 3 000 et 4 000 yuans la tonne” (soit 330 à 431 euros/t). Le Guangxi produit les deux tiers du sucre chinois, ce qui fait vivre 13 millions de personnes, et entend ainsi enrayer la chute des cours. “Guo a admis que la chute des cours du sucre et des métaux non ferreux pèse sur les revenus des agriculteurs, de l’Etat et les profits des entreprises”, ajoutait Xinhua. Tiens donc !
Le 17 décembre, poursuivant sur sa lancée, le BRE s’est porté acquéreur de 30 t d’indium (6% de la production mondiale de 2007, selon l’USGS) auprès d’un “grand producteur local”. Ce serait sa première intervention sur ce métal rare indispensable à la fabrication des écrans plats.
Puis, le 27 décembre, le journal Shanghai Securities News annonçait qu’en janvier 2009, le BRE va également acheter 300 000 t d’aluminium à 12 300 yuans/t (1 800 $/t) auprès de fonderies locales. Avant Noël, l’aluminium cotait environ 11 000 yuans/t à Shanghai. Belle prime ! Et la province du Sichuan a annoncé des baisses de prix électriques pour les raffineries de métaux.
Enfin, le 8 janvier 2009, ce même journal rapportait l’échec d’un projet de stock d’acier. Les négociations entre les sidérurgistes et l’Etat auraient achoppé sur le volume dudit stock (on évoquait 5 Mt) et sur sa nature (minerai ou demi-produits d’acier). A suivre…
Le Japon et la Corée du Sud s’y mettent aussi !
D’autres pays d’Asie sont également de la partie. JOGMEC (Japan Oil, Gas and Metals National Corporation) est une société d’Etat japonaise qui assure l’approvisionnement du pays en hydrocarbures et en métaux via un stock d’Etat. Dernièrement, du côté métaux, JOGMEC était vendeuse. Mais pour la première fois depuis 1998, selon un officiel anonyme cité par Reuters, la voilà de retour à l’achat : le 1er décembre, JOGMEC a annoncé une procédure d’achat de 40 t de tungstène.
Le 11 décembre, son homologue sud-coréen Public Procurement Services (PPS) a fait savoir qu’en 2009, ses achats de métaux industriels passeront à 160 000 t, contre 150 000 t en 2008. Et d’ici 2012, PPS a l’intention de porter la “durée de vie” de ses stocks de 24 jours de consommation, contre 60 jours actuellement.
Que font donc les Chinois ?
En Chine, la multiplication des initiatives, dans un laps de temps très court, ressemble d’abord à une mesure d’urgence anticrise. Alors que les mises à l’arrêt d’usines se multiplient, Pékin craint les mouvements sociaux, voire politiques, qui suivent les hausses du chômage. De plus, l’Etat central soutient la concentration des très nombreux acteurs métallurgiques aux capacités de production pléthoriques. D’ailleurs, les stocks rachetés — à des Chinois — concernent principalement quelques grands groupes : de futurs “champions nationaux” ?
Investir dans des stocks stratégiques : toujours mieux que d’acheter des T-Bonds…
A court terme, la constitution de stocks publics de régulation n’est apparemment pas la priorité de la Chine. Mais la question se posera rapidement, puisque l’Etat a vocation à revendre (cher si possible) les métaux qu’il a acheté (à bon marché ?).
A cet égard, le moment semble bien choisi : le prix des métaux semble aujourd’hui avoir atteint un pallier. Et la Chine n’a-t-elle pas annoncé un plan de relance de 4 000 milliards de yuans (environ 600 milliards de dollars), qui comprend notamment de lourds investissements dans les infrastructures ? Il sera peut-être temps de l’alléger lorsque ces mesures auront produit leurs effets. En tout état de cause, voilà un investissement qui semble plus prometteur que les Treasury Bonds américains sous lesquels croule l’Etat chinois…
Emmanuel Gentilhomme
© Les Publications Agora France, 2002-2008
Nota bene : reproduction partielle ou totale de la présente Chronique STRICTEMENT INTERDITE sans accord écrit de la société éditrice.



0 commentaire