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Des obligations à taux très variables !


La crise financière, qui couvait de longue date, n’en finissait pas d’échauffer les esprits et bâtait mal pour les banques de Wall Street.

Les masques tombèrent au printemps 2008 : en mars, on perdit Bear Stearns, en juillet Indymac, d’autres aussi, de moindre épaisseur mais du même sang. La haute finance éclairée, à qui une si longue habitude de l’affairisme et du pouvoir tenaient désormais lieu de lumière, vit les meilleurs des siens rendre l’âme. Lehman Brothers, que l’on soupçonnait d’insolvabilité, le souffle court, raide de dettes et de créances toxiques, périclita bientôt après, menaçant longuement d’une fin prochaine. En septembre, la messe bancaire étasunienne était dite, et ses miasmes se répandirent partout à l’entour. L’asphyxie qui avait exténué la finance étouffa l’économie en cinq sec.

Car le crédit est aux affaires ce que le fer est au béton : il arme ses châteaux de sable et les tient debout. Les banques au tapis, le Marché prit le relais quand il apparut qu’il n’y avait plus rien à attendre des bailleurs de fonds. Les obligations corporate refirent surface. Mais ce domaine est hautement réservé. No trespassing !

Voici la première banque du monde, le Marché ! Les capitaux, indécis et versatiles, y cherchent une allocation optimale, tourbillonnent ici et là, plus ou moins aguichés, hésitent encore puis fixent enfin leur dévolu sur telle ou telle autre destination. En se substituant aux institutions financières et en démultipliant les capacités de financement, le Marché participe ainsi à la marche des entreprises et des nations.

N’étaient-ce ses déviances, cette désintermédiation met dans le mille. Les agences de notation, qui, rappelons-le, cotèrent à l’unisson les produits de titrisation à l’égal des États les plus solvables, règlent le ballet de cette dette. Le risque de défaut ainsi calibré produit alors un taux d’intérêt que l’emprunteur soumet aux prêteurs selon la qualité de sa propre signature et la conjoncture générale du moment. Le 13 novembre 2008, BMW Finance accepta de payer six points de pourcentage de plus que le rendement des emprunts d’Etat allemands : 8,875% ! Dans la foulée Metro Finance, noté BBB chez Standard & Poors, allongea le tir en lançant le 20 suivant, un emprunt rémunéré 9,375% ! Pour un peu, Finmeccanica Finance paraîtrait chiche, qui leva 750 millions d’euros en concédant seulement … 8,125% ! Hélas, ces rendements somptuaires demeurent inaccessibles à l’épargnant : seuls les membres du sérail, et ceux de leur lignage, se partagent ces prébendes. Le commun est abonné à l’ordinaire.

La Bourse, peu ou prou ragaillardie, reprit du moral aux beaux jours, offrant aux investisseurs des perspectives attractives quoique risquées sur les actions, plus-values et rendements compris. Le marché primaire obligataire à destination des promoteurs institutionnels ne baissa cependant pas le niveau du service de la dette. Peugeot plaça le 10 juillet une émission de 750 millions d’euros portant un coupon annuel de 8,375%, « dans le cadre du renforcement de la liquidité du groupe et de l’étalement de sa dette ». Trois semaines auparavant, les britanniques avaient fait mieux, renouant avec des obligations perpétuelles à fort rendement : Standard Chartered s’était fendu d’un 9,50% ! Mais le Crédit Agricole les surpassa tous : la banque verte annonça le 19 juin dernier un emprunt de 850 millions d’euros rémunéré à hauteur de 9,75%, porté via des banques privées en Asie et, « dans une moindre mesure, en Europe, auprès de particuliers fortunés qui apprécient un tel niveau de rémunération et privilégient le long terme ». L’épargnant lambda appréciera, assez connu comme chacun sait pour mépriser de pareilles offres ! Et lui préférer mille fois l’émission obligataire de l’électricien tricolore EDF, cornée urbi et orbi par toute une armée de conseillers financiers aux ordres, chargés de vendre l’emprunt comme d’autres chantent le Salut : en chœur et allegretto. Un rendement de 4,50% valait bien cela.

Et la fête battit tant son plein qu’on amputa les agapes d’une semaine Quel spectacle ! Le ban et l’arrière-ban en brassières, convoqués pour la cause afin de ne rien hasarder, survendirent l’emprunt EDF qui butina trois fois le pot : 3,2 milliards d’euros collectés auprès de 251.000 souscripteurs ! Ce qui n’empêcha pas l’émetteur, réaliste et peut-être moins incité, de lever 822 millions d’euros au Japon en obligations « samouraï » à des taux plus bas encore, quoique non publiés, tels que l’Archipel les subit à ses dépens depuis la Grande Déflation. La Banque Postale elle-même, insinuée jusque dans les arrière-cours, attaqua en piqué : « de toute façon, en ce moment, il n’y a rien qui rapporte plus » entendit-on dans un bureau parisien. Pour ne pas être en reste, un banquier de chez HSBC, regardant ailleurs, rappela que « les épargnants français cherchent des rendements corrects sur des placements de courte durée ». Hum ! A maturité équivalente, l’émission BMW Finance que l’on a dite paie le double ! Ainsi la grande opinion financière et ses sherpas se payent-ils le luxe de faire accroire, une main sur le cœur, l’autre dans la poche, que la multitude est bien servie. Bah, fiscalité oblige, sans abattement possible, l’obligation EDF rétribuera de l’ordre de 3,15% net. Et pour peu que l’inflation ressurgisse, chacun gardera son pactole jusqu’à l’échéance. Les mains tremblantes.

Pour le particulier, le seyant se jauge à la rémunération du Livret A, laquelle, terrassée en même temps que les prix, ne vaut guère plus qu’un compte courant, c’est-à-dire rien. A 1,25% au premier août prochain, cet Annapurna de rendement n’est pas en peine de faire considérer le tout-venant comme exceptionnel : quel qu’emprunt de circonstance fait donc l’affaire et déchaîne tous les alléluias du cénâcle. Mais l’inflation a ceci de remarquable qu’elle grimpe dans la même position qu’elle rampe, et le Livret A ceci d’utile qu’il suivra le rythme. Rien de tel bien sûr pour le rase-mottes obligataire à taux fixe que l’on sert pêle mêle. Que dire alors du futur emprunt d’Etat évoqué dernièrement au château du Roi-Soleil ? L’agence France Trésor emprunte aujourd’hui à 5 ans au taux de 2,8% auprès des investisseurs institutionnels, qui, dit-on, pourraient se lasser. Il faudrait donc déployer des appels vibrants à la citoyenneté, à la solidarité nationale, bref, à la France, pour que de tels rendements, quoiqu’au mieux notés, pussent rallier la meute des épargnants. A moins de l’imposer comme naguère le firent Pierre Mauroy et Raymond Barre. C’est précisément ce que suggère Philippe Marini, rapporteur du Budget au Sénat : à défaut d’un taux de 2 à 2,5%, méprisant le retour d’inflation, un emprunt à taux zéro ou très faible imposé aux ménages les plus aisés. Une véritable obligation en somme.

Adroite à gouverner pour soi, remise d’aplomb et fuyant comme la peste la contrainte administrative, réintégrée dans ses bonus, bientôt dans ses manèges, voici le grand retour de la finance. Le désordre et l’embarras dans le quotidien de l’espèce ne sont rien face aux intérêts de caste. Les affaires d’abord : plus de 22 milliards d’euros de dette corporate auront été collectés en novembre 2008, avec les pics de rendement que l’on a vus. Celui qui tient le couteau partage le gâteau. Les ramasse-miettes suivent. C’est la règle.

Marc Aragon

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