Le passé regorge d’évidences dont nous aimons à penser après-coup qu’elles étaient prévisibles. Dès les faits connus, la réalité s’éclaire, et il nous plaît à concevoir que ce déterminisme règlera nos lendemains. Le commun nous donne souvent à contempler le spectacle de théories plus ou moins avérées qui présument avec persistance que toute séquence d’évènements cadastre l’ordre à venir. Dans cet univers enchanté des mathématiques linéaires, le passé et le futur jouent le même rôle, symétrique par rapport au temps. Hélas, des incongruités surviennent, soudaines, et tout chavire. Ainsi les sciences humaines, dominées par l’incertitude et la subjectivité, restent-elles mal calculables sous les feux du risque ; l’économie, ravagée par le chiffre et ses fantasmes extrapolés, généralement faux, est un laboratoire à ciel ouvert, et la Bourse, son autel. Des analystes y calculent des moyennes mobiles qu’ils scrutent à la loupe : ils ont leurs fidèles.

Le Marché – roi ne manque pas de partisans convaincus, de la coque au pont, jusqu’à la vigie, qui ne jurent que par son omniscience. Cet animisme a vite trouvé ses trépieds, experts ici, économètres là, tous passés maîtres dans l’art de prédire le passé mais restés à quai dans celui de penser l’avenir. La prévision boursière a ses propres oracles, assurés depuis Charles Dow que les courbes de prix recèlent tout ce qu’il y a à savoir pour cibler les cotations futures. Les cours stockent toute l’information, aussi bien la stratégie de l’entreprise que ses perspectives industrielles, la conjoncture économique que la psychologie des traders. Bref, le Marché connaît lui-même son avenir : le lapin est dans le chapeau, et les magiciens nombreux, baguette graphique en main, pour l’en faire sortir. Cet évangile du chartisme fut celui de John Magee, un analyste technique des origines qui opérait depuis un bureau dont il avait condamné les fenêtres afin que rien d’extérieur ne vînt troubler sa chirurgie du Grand Tout. Celui aussi d’Elaine Garzarelli, enfant chérie de Wall Street, qui prédisait le Marché selon treize indicateurs différent : elle fit sa gloire en augurant le krach de 1987, puis déchut sitôt après. Dans le fourre-tout de la belle Elaine, des sismogrammes économiques, monétaires et boursiers, leurs zigzags inattendus, leurs moyennes mobiles, superposées, entrecroisées, mystiques et vaporeuses.
De quoi s’agit-il ? La moyenne mobile d’une variable, c’est d’abord une moyenne : pour un titre boursier c’est par exemple celle de ses cinquante derniers cours (MM50). Calculée hier, cette moyenne aurait produit un résultat différent, et la veille, un autre encore, de sorte que cette moyenne est qualifiée de « mobile ». Mises bout à bout, ses occurrences dessinent une courbe lisse, grossièrement apurée des excès, débarrassée de la prégnance du court terme, qui paraît traduire correctement l’antériorité des cours. En soi, cette courbe charme peu les amateurs, qui pistent plutôt ses intersections avec la marche du titre. Que son cours vienne à franchir telle moyenne mobile, dans un sens ou dans un autre, et c’est le branle : hâtons-nous d’acheter ou pressons-nous de vendre ! Hé, connaissez-vous la dinde de Nassim Taleb, nourrie, choyée, dont la courbe de bien-être est radieuse, et ses moyennes mobiles tout autant ? L’illusion graphique du bonheur est parfaite. La dinde ne se sent plus de joie, bien aise de sa fortune, sous l’œil approbateur des dindons conjoncturistes, qui seront bientôt de la farce. Car, la veille de Noël, on la saigne. Le tracé hédoniste pique du nez, enfonce toutes les moyennes mobiles. Il faut vendre. Trop tard, la dinde est déjà rôtie. Le passé n’engendre pas nécessairement le futur, et le passé lissé, oserait-on dire moyenné, encore moins le futur brut et non décoffré.

La dynamique boursière n’échappe pas à l’arithmétique : l’inertie d’une moyenne longue l’éloignera d’autant plus vite des cours que leurs errements seront hors ligne, contrairement à une moyenne courte qui colle mieux à leurs arabesques : à chaque opérateur sa moyenne mobile, courte pour les swing-traders (inférieure à 20 jours), longue pour les investisseurs (plus de 100 jours), avec toute une gamme de durées intermédiaires, de pure convention. Las, les cours, souvent facétieux, hésitent, oscillent, encourageant tantôt l’achat, tantôt la vente, parfois d’une marque à l’autre, pour ne rien dire des enjambées que l’on vit sur Volkswagen dans un corner mémorable. L’attente s’installe du prochain prix qui confirmera, ou non, l’option de tir. Puis du suivant, et ainsi de suite, jusqu’à ne rien décider : il faut croiser le fer avec d’autres sources, d’autres moyennes mobiles par exemple. Un certain Brian Marber, méthodiste anglais, inventa les croix dorées et les croix de la mort, censées induire des signaux d’achat et de vente à la survenue de certaines de ces intersections. Nul ne se demanda dans quelle topologie on aurait aperçu des moyennes mobiles de périodicité et d’amplitude différentes aller forcément à l’unisson, sans se démentir dans leurs prescriptions : tandis que l’une monte et dit d’acheter, l’autre descend et recommande de vendre ! Quelques cours, une addition, une division, une théorie.
Les capacités prédictives et le contenu informationnel des moyennes mobiles sont indiscutés : aucun média boursier n’y échappe, tenant pour acquis la pertinence de leurs signaux précurseurs. On broda davantage pour muscler cette écholalie : les moyennes mobiles pondérées virent le jour pour donner plus de poids aux cours récents, puis les moyennes exponentielles (?), en attendant les moyennes géométriques, harmoniques, quadratiques, ou encore les moments d’ordre q, centrés ou non. D’autres opportunistes s’invitèrent aux agapes, c’est-à-dire aux droits d’auteur, comme John Bollinger, géniteur de bandes éponymes très à la mode, qui capta tous les gobe-mouches de la planète boursière avec son tunnel de variation centré sur une moyenne mobile à 20 jours. Que cet édifice reposât sur la normalité gaussienne des variations de cours, hypothèse fausse mais longtemps snobée, n’émut personne. Bah, la vraie science est mauvaise compagne dans les domaines où le narratif prédomine, surtout lorsque des intérêts financiers maraudent. On s’accommoda de la réalité sur la foi d’une convention partagée, toujours plus prompte à évoquer des hypothèses auxiliaires de second ordre qu’à saper ses propres fondations. Le consensus anesthésie le libre-arbitre, qui fait d’une fiction une vérité, et de vessies des lanternes. Seul un esprit retors pourrait y voir un arrangement avec le réel.
John Magee, isolé du bruit, n’avait d’oreille que pour ses acouphènes atéistes; sans doute avait-il lu Ralph Elliott, inventeur des vagues à son nom, isolé du monde, consumé par sa foi en une loi divine qui orchestrerait le concert boursier. Tous peu ou prou touchés par la main invisible, hantés par la prescience des Marchés celée dans les chiffres. C’est à voir … Notez ainsi qu’un indice est une moyenne, pondérée ou non, d’un panier d’actifs. Sa moyenne mobile est donc la moyenne d’une moyenne. Qu’incarne la moyenne mobile d’un indice ? Rien sûrement, sinon la possibilité d’une conspiration chartiste qui justifierait ici ou là qu’elle fût opérante.
Marc Aragon



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