Baisse massive des taux d’intérêts administrés de la part des banques centrales européennes dernièrement: -1.5% pour la Bank of England (BoE), désormais à 3%, -0.5% pour la Banque Centrale Européenne (BCE), désormais à 3.25%. Le Royaume-Uni est en récession et ce choc psychologique, qui sera répercuté à peu près par les banques aux entreprises et aux particuliers, est le plus fort depuis 1981. L’euroland est plus raisonnable, craignant toujours les effets “de second tour” des revendications salariales et des indexations de prix.
Pays anglo-saxon, l’Angleterre connaît un crédit immobilier à taux variable et un développement des prêts à la consommation plus élevés que sur le continent: l’ampleur de la baisse aboutira à un allègement visible dans les remboursements mensuels. A condition que les banques jouent le jeu. Mais peuvent-elles faire autrement désormais, puisqu’elles ont massivement eu recours aux financements et participations publiques ?

Les pays latins et rhénans ont une arme taux de moindre puissance, mais une assise devise beaucoup plus solide. La BCE se préoccupe moins des allègements de remboursements que de la propension à investir, qui touche particuliers comme entreprises (tout en allégeant la facture annuelle des États pour leurs propres emprunts). Soutenir la conjoncture est, après la lutte contre l’inflation, l’un des objectifs dérivés de la BCE, puisque cette action soutient l’euro. Un euro qui fluctue peu en relatif aux autres devises permet d’atténuer les à-coups de conjoncture (les achats de pétrole et de matières premières, entre autres) – donc l’inflation, priorité n°1.
Dans les situations de crise, les pouvoirs publics ont quatre leviers possibles :
- 1. le Budget (la dépense publique, la fiscalité, les subventions, les incitations)
- 2. les taux d’intérêt (taux de refinancement des banques auprès de la banque centrale + les actifs éligibles en garantie de prêts)
- 3. la parité devise (mais celle-ci dépend du marché international, elle n’est qu’une résultante de la plus ou moins bonne santé de la zone devise)
- 4. la psychologie (les discours volontaristes, les réunions au sommet de coordination internationale, la régulation globale du système financier)
La confiance est la variable économique clé
Comme l’ont montré nombre d’économistes, dont Keynes, la confiance est la variable économique clé.
Cette confiance ne peut naître qu’en dehors du champ économique. Elle est du ressort de la société et du monde, donc du champ politique (et géopolitique). Flaubert avait raison, la Bourse est « le thermomètre de l’opinion publique » (Dictionnaire des idées reçues). Il se faisait l’écho de son temps, bien avant que le Grand Méchant Marché ne devienne la hantise des statutaires ou des nostalgique de la vie monastique.
Mais si la bourse est un amplificateur, ce n’est pas l’économie qui la commande, mais la psychologie. Lors des crises, les comportements de marché deviennent totalitaires, dans une sorte de Plan à la soviétique où tout le monde se sent obligé d’aller dans le même sens sous la pression collective, comme les moutons du sieur Panurge. Un marché “normal” est incomparablement plus démocratique, laissant s’exprimer la diversité des opinions et les entreprises de risques diverses des individus.
C’est donc sur la psychologie que les pouvoirs publics se doivent d’intervenir. Ils jouent de toute la gamme, dont le plan Paulson et ses dérivés européens sont un instrument, dont l’élection de Barack Obama en est un autre, et dont les baisses de grande ampleur des taux en sont un troisième. Restent les mesures de relance de l’activité ; il ne faut pas qu’elles interviennent trop tôt, au risque de ne servir à rien, le panurgisme de panique subsistant ; mais il faut qu’elles interviennent avant que des comportements de frilosité et de vision paranoïaque (voire apocalyptique) de l’avenir ne s’installent, favorisant la dépression (économique, plus « réelle » que la psychologique).
Encore faut-il pouvoir relancer…
A ce titre, les déficits persistants du budget français, le laisser-aller trentenaire des politiques publiques, le tropisme dépensier de toute la gauche et le marasme des ego des leaders du PS sont autant de boulets pour une reprise française. Le péché originel de Lionel Jospin fut de ne pas résister à dépenser la “cagnotte” du surplus budgétaire, au lieu de la mettre en réserve en haut de cycle pour des jours meilleurs ou de désendetter les générations futures… Ce tropisme a probablement été pour quelque chose dans son mauvais score au premier tour des présidentielles de 2002 : les Français étaient (et restent) inquiets pour leurs retraites, or créer de nouvelles couches d’ayant-droits est un tonneau des Danaïdes; il donne bonne conscience quand tout va bien, il enchaîne les marges de manœuvre quand tout va mal. Favoriser les fortunés par des baisses d’impôts n’était peut-être pas la meilleure chose à faire en 2007, mais j’en suis désolé pour les économistes trop partisans : il y a une différence. Nicolas Sarkozy n’a pas “dépensé” ce qu’il avait, il a omis de prélever des impôts.
Or, ceux-ci sont par nature “hypothétiques” puisque futurs, dépendant soit des décisions des acteurs (investir dans le capital-risque ou conserver de l’or au coffre), soit de la conjoncture (les revenus financiers pour le bouclier fiscal ou la valorisation des biens lors d’héritage). Les Français peuvent mesurer aujourd’hui, face aux pays voisins, combien le laxisme politique depuis 30 ans a englué le pays dans la nécessité : dette, impôt, statuts, providence sociale. Puisque le budget est coincé, que les taux dépendent de Francfort, que la devise dépend des autres (surtout de l’Allemagne) – ne reste plus que la psychologie.
Loin d’avoir des marges de manœuvre financières, la politique économique française en est réduite à “discourir”. Pas de choc des taux pour les Français: ne reste que le poids des mots.
Alain Sueur
Article original



3 commentaires
Sam 15 Nov 2008
C’est réjouissant, la jeunesse, mais son avenir est actuellement bien inquiétant.
Argent, emploi, retraite, etc., voir mon site “Argent”, lien en bas.
Que le monde devienne raisonnable et comprenne ce qu’est l’argent, à quoi il doit servir, et qu’il s’en serve correctement ! Car qui peut vivre de chiffres ou de billets de banque?
La Société ne doit-elle pas cultiver, fabriquer ou réparer tout ce qui lui est nécessaire pour vivre?
L’argent est devenu fictif. Il en est réduit à sa représentation par des nombres qui s’inscrivent sur des comptes bancaires. Les billets ou pièces sont inutiles.
Il est donc facile aux Gouvernements, et ça doit leur être réservé, de produire de l’argent autant qu’ils en ont besoin, puisqu’il leur suffit de corriger le nombre qui indique leur solde bancaire.
De ce fait, les notions d’équilibre budgétaire, de balance commerciale, de bénéfice, ou de perte, ne doivent plus exister; c’est de la foutaise. Et la bourse devient également inutile.
L’argent peut alors et doit permettre et obliger la réalisation et la distribution de tout ce dont le monde a besoin pour vivre, et en assurer la régulation. Tout ce qui concerne l’apprentissage à conduire, l’éducation, la justice, la recherche, la santé, le téléphone, etc. peut et doit être gratuit.
En savoir plus : http://aveniretpresent.centerblog.net/rub-Argent.html
Dim 16 Nov 2008
Je ne comprends pas bien. L’argent comme unité de compte est certes fictif. Il est aussi le monopole des gouvernements qui l’émettent. Mais chaque devise n’existe pas “en soi” : elle est achetée et vendue sur un marché international, les Etats ne peuvent s’endetter qu’en émettant des emprunts achetés et vendus aussi sur un marché international. De l’argent “fictif” émis sans compter, cela donne de l’inflation. On a fait ça dans les années 30… on a vu ce que ça a donné, notamment en Allemagne où il fallait une brouette de billets pour acheter une boite d’allumettes. On le voit au Zimbabwé où l’inflation doit être au-dessu de 1000% si je ne m’abuse.
Conséquences ? Chacun garde ses productions à soi. Les seuls échanges sont de troc. Tout est fermé, coincé, et les fonctionnaires - qui ne produisent presque “rien” d’échangeable par troc (sauf des leçons, peut-être) sont les plus touchés. D’où les émeutes de 1933, d’où le succès du parti populiste nazi…
Avez-vous bien mesuré les conséquences de votre raisonnement au fond ?
Dim 16 Nov 2008
@andré: Je suis d’accord avec Alain. Je pense que vous êtes victime d’une vue de l’esprit.
L’argent s’est effectivement dématérialisé au fil des siècles. On a tout d’abord diminué la quantité de métal précieux contenu dans les pièces. Puis, on l’a carrément retiré des pièces, et on a introduit les billets.
Cette monnaie a d’abord été convertible en or (gold standard), puis convertible en dollars, lui-meme convertible en or (gold exchange standard).
Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Le dollar n’est plus convertible en or, et toutes les monnaies sont complètement dissociées de l’or.
Ce qui fait donc la valeur de la monnaie de nos jours, c’est son “équivalence” avec la richesse sécrétée par l’économie.
Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, les gouvernements ne créent pas de l’argent, ils créent de la monnaie. C’est très différent.
Les gouvernements ne peuvent plus faire tourner la planche à billets, du moins dans les pays qui ont une banque centrale indépendante.
L’argent en circulation est créée par ... les banques, grâce au mécanisme du crédit. C’est donc bel et bien des organismes privés qui se chargent de cette tache.
On pourra s’en offusquer, mais on n’a rien trouvé de mieux !